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Un matin, en
montant à cheval, Napoléon annonça qu'il passerait
en revue l'armée navale, et donna l'ordre de faire quitter
aux bâtiments qui formaient la ligne d'embossage leur position,
ayant l'intention, disait-il, de passer la revue en pleine mer.
Il partit avec Roustan pour sa promenade habituelle, et témoigna
le désir que tout fût prêt pour son retour, dont
il désigna l'heure. Tout le monde savait que le désir
de Napoléon était sa volonté ; on alla, pendant
son absence, le transmettre à l'amiral Bruix, qui répondit
avec un imperturbable sang-froid qu'il était bien fâché,
mais que la revue n'aurait pas lieu ce jour-là. En conséquence,
aucun bâtiment ne bougea.
De retour de sa promenade, l’Empereur demanda si tout était
prêt ; on lui dit ce que l'amiral avait répondu. Il
se fit répéter deux fois cette réponse, au
ton de laquelle il n'était point habitué, et frappant
du pied avec violence, il envoya chercher l'amiral, qui sur-le-champ
se rendit près de lui.
L’Empereur, au gré duquel l'amiral ne venait point assez
vite, le rencontra à moitié chemin de sa baraque.
L'état-major suivait Sa Majesté et se rangea silencieusement
autour d'elle. Ses yeux lançaient des éclairs. Monsieur
l'amiral, dit Napoléon d'une voix altérée,
pourquoi n'avez-vous point fait exécuter mes ordres?
Sire, répondit avec une fermeté respectueuse l'amiral
Bruix, une horrible tempête se prépare... Votre Majesté
peut le voir comme moi. Veut-elle donc exposer inutilement la vie
de tant de
braves gens ?
En effet, la pesanteur de l'atmosphère et le grondement sourd
qui se faisait entendre au loin ne justifiaient que trop les craintes
de l'amiral.
- Monsieur, répond Napoléon de plus en plus irrité,
j'ai donné des ordres. Encore une fois, pourquoi ne les avez-vous
point exécutés? Les conséquences me regardent
seul. Obéissez!
- Sire, Je n obéirai pas.
- Monsieur, vous êtes un insolent!
Et Napoléon, qui tenait encore sa cravache à la main,
s'avança sur l'amiral en faisant un geste menaçant.
L'amiral Bruix recula d'un pas, et mettant la main sur la garde
de son épée :
- Sire! dit-i! en pâlissant; prenez garde!
Tous les assistants étaient glacés d'effroi. Napoléon,
quelque temps immobile, la main levée, attachait ses yeux
sur l'amiral, qui de son côté, conservait sa terrible
attitude.
Enfin, Napoléon jeta sa cravache à terre. Bruix lâcha
le pommeau de son épée, et, la tête découverte,
il attendit en silence le résultat de cette horrible scène.
- Monsieur le contre-amiral Magon, dit Napoléon, vous ferez
exécuter à l'instant le mouvement que j'ai ordonné.
Quant à vous, monsieur, continua-t-il en ramenant ses regards
sur l'amiral Bruix, vous quitterez Boulogne dans les vingt-quatre
heures, et vous vous retirerez en Hollande. Allez.
Napoléon s'éloigna aussitôt. Quelques officiers,
mais en bien petit nombre, serrèrent en partant la main que
leur tendait l'amiral.
Cependant le contre-amiral Magon faisait faire à la flotte
le mouvement fatal exigé par Napoléon.
A peine les premières dispositions furent-elles prises, que
la mer devint effrayante à voir. Le ciel, chargé de
nuages noirs, était sillonné d'éclairs, le
tonnerre grondait à chaque instant, et le vent rompait toutes
les lignes. Enfin, ce qu'avait prévu l'amiral arriva et la
tempête la plus affreuse dispersa les bâtiments de manière
à faire désespérer de leur salut.
Napoléon, soucieux, la tête baissée, les bras
croisés, se promenait sur la plage, quand tout à coup
des cris terribles se firent entendre. Plus de vingt chaloupes canonnières
chargées de soldats et de matelots venaient d'être
jetées à la côte, et les malheureux qui les
montaient, luttant contre les vagues furieuses, réclamaient
des secours que personne n'osait leur porter. Profondément
touché de ce spectacle, le cœur déchiré par
les lamentations d’une foule immense que la tempête avait
rassemblée sur les falaises et sur la plage, l’Empereur,
qui voyait ses généraux et officiers frissonner d'horreur
autour de lui, voulut donner l’exemple du dévouement, et
malgré tous les efforts que l’on pût faire pour le
retenir, il se jeta dans une barque de sauvetage en disant : «
« Laissez-moi ! laissez-moi ! il faut qu’on les tire de là.
» En un instant sa barque fut remplie d’eau. Les vagues passaient
et repassaient par-dessus, et l’Empereur était inondé.
Une lame encore plus forte que els autres faillit jeter S. M. par-dessus
le bord et son chapeau fut emporté dans le choc. Electrisés
par tant de courage, officiers, soldats, marins et bourgeois se
mirent, les uns à la nage, d’autres dans des chaloupes, pour
essayer de porter secours. Mais, hélas ! on ne put sauver
qu’un très petit nombre des infortunés qui composaient
l’équipage des canonnières, et le lendemain la mer
rejeta sur le rivage plus de deux cents cadavres, avec le chapeau
du vainqueur de Marengo.
Ce triste lendemain fut un jour de désolation pour Boulogne
et pour le camp. Il n’était personne qui ne courût
au rivage cherchant avec anxiété parmi les corps que
les vagues amoncelaient. L’Empereur gémissait de tant de
malheurs, qu’intérieurement il ne pouvait sans doute manquer
d’attribuer à son obstination. Des agents chargés
d’or parcoururent par son ordre la ville et le camp, et arrêtèrent
des murmures tout près d’éclater.
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