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Dernière
modification le 16 mai 2006.
Esclavage
L'esclavage
était-il une pratique défendable sur le plan moral à
la fin du XVIIIe siècle ?
Même s'il était largement pratiqué et si l'exploitation
de la main d'oeuvre était source de profits pour une frange de
la population en France et dans les colonies, l'esclavage n'en était
pas moins reconnu et dénoncé comme une pratique inacceptable
sur le plan moral pour les esprits accessibles à des sentiments
humains.
Voici
un extrait de l'article sur l'esclavage tel qu'il se trouve dans l'Encyclopédie
de Diderot et d'Alembert (article du chevalier de Jaucourt) :
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Après
avoir parcouru l’histoire de l’esclavage, nous allons prouver qu’il
blesse la liberté de l’homme, qu’il est contraire au droit
naturel et civil, qu’il choque les formes des meilleurs gouvernements,
et qu’enfin il est inutile par lui-même .
La liberté de l’homme est un principe qui a été
reçu longtemps avant la naissance de Jésus-Christ, par
toutes les nations qui ont fait profession de générosité.
La liberté naturelle de l’homme c’est de ne connaître
aucun pouvoir souverain sur la terre et de n’être point assujettie
à l’autorité législative de qui que ce soit,
mais de suivre seulement les lois de la Nature : la liberté
dans la société est d’être soumis à un
pouvoir législatif établi par le consentement de la
communauté, et non d’être sujet à la fantaisie,
à la volonté inconstante et arbitraire d’un seul homme
en particulier.
Cette liberté par laquelle on n’est point assujetti çà
un pouvoir absolu, est unie si étroitement avec la conservation
de l’homme, qu’elle n’en peut être séparée que
par ce qui détruit en même temps sa conservation et sa
vie. Quiconque tâche donc d’usurper un pouvoir absolu sur quelqu’un,
se met par là en état de guerre avec lui, de sorte que
celui-ci ne peut regarder le procédé de l’autre que
comme un attentat manifeste contre sa vie. En effet, du moment qu’un
homme veut me soumettre malgré moi à son empire, j’ai
lieu de présumer que si je tombe entre ses mains, il me traitera
selon son caprice et ne se fera pas scrupule de me tuer, quand la
fantaisie lui en prendra. La liberté est, pour ainsi dire,
le rempart de ma conservation, et le fondement de toutes les autres
choses qui m’appartiennent. Ainsi, celui qui dans l’état de
la nature, veut me rendre esclave, m’autorise à le repousser
par toutes sortes de voies, pour mettre ma personne et mes biens en
sûreté.
Tous les hommes ayant naturellement une égale liberté,
on ne peut les dépouiller de cette liberté, sans qu’ils
y aient donné lieu par quelques actions criminelles. (…)
Les peuples qui ont traité les esclaves comme un bien dont
ils peuvent disposer à leur gré, n’ont été
que des barbares.
Non seulement on ne peut avoir de droit de propriété
proprement dit sur des personnes ; mais de plus, il répugne
à la raison, qu’un homme qui n’a point de pouvoir sur sa vie,
puisse donner à un autre, ni de son propre consentement, ni
par aucune convention, le droit qu’il n’a pas sur lui-même.
(…)
Ce qui fait que la mort d’un criminel, dans la société
civile, est une chose licite, c’est que la loi qui le punit, a été
faite en sa faveur. Un meurtrier, par exemple, a joui de la loi qui
le condamne ; elle lui a conservé la vie à tous les
instants ; il ne peut donc pas réclamer contre cette loi. Il
n’en serait pas de même de la loi de l’esclavage ; la loi qui
établirait l’esclavage serait dans tous les cas contre l’esclave,
sans jamais être pour lui ; ce qui est contraire au principe
fondamental de toutes les sociétés.
Le droit de propriété sur les hommes ou sur les choses,
sont deux droits bien différents. Quoique tout seigneur dise
de celui qui est soumis à sa domination, cette personne-là
est à moi; la propriété qu’il a sur un tel homme
n’est point la même que celle qu’il peut s’attribuer, lorsqu’il
dit, cette chose-là est à moi. La propriété
d’une chose emporte un plein droit de s’en servir, de la consumer
et de la détruire, soit qu’on y trouve son profit, ou par pur
caprice ; en sorte que de quelque manière qu’on en dispose,
on ne lui fait aucun tort ; mais la même expression appliquée
à une personne, signifie seulement que le seigneur a droit,
exclusivement à tout autre, de la gouverner et de lui prescrire
des lois, tandis qu’en même temps il est soumis lui-même
à plusieurs obligations par rapport à cette même
personne, et que d’ailleurs son pouvoir sur elle est très limité.
Quelque grandes injures qu’on ait reçu d’un homme, l’humanité
ne permet pas, lorsqu’on s’est une fois réconcilié avec
lui, de le réduire à une condition où il ne reste
aucune trace de l’égalité naturelle de tous les hommes,
et par conséquent de le traiter comme une bête, dont
on est le maître de disposer à sa fantaisie. Les peuples
qui ont traité les esclaves comme un bien dont ils pouvaient
disposer à leur gré, n’ont été que des
barbares.
Non seulement on ne peut avoir de droit de propriété
proprement dit sur les personnes ; mais de plus il répugne
à la raison, qu’un homme qui n’a point de pouvoir sur sa vie,
puisse donner à un autre, ni de son propre consentement, ni
par aucune convention, le droit qu’il n’a pas lui-même. Il n’est
donc pas vrai qu’un homme libre puisse se vendre. (…)
La loi civile, qui a permis aux hommes le partage des biens, n’a pu
mettre aux nombre des biens une partie des hommes qui doivent faire
ce partage. (…)
Si l’esclavage choque le droit naturel et le droit civil, il blesse
aussi les meilleures formes de gouvernement : il est contraire au
gouvernement monarchique, où il est souverainement important
de ne point abattre et de ne point avilir la nature humaine. Dans
la démocratie où tout le monde est égal et dans
l’aristocratie, où les lois doivent faire leurs efforts pour
que tout le monde soit aussi égal que la nature du gouvernement
peut le permettre, des esclaves sont contre l’esprit de la constitution
; ils ne serviront qu’à donner aux citoyens une puissance et
un luxe qu’ils ne doivent point avoir.(…)
De plus, dans tout gouvernement et dans tout pays, quelques pénibles
que soient les travaux que la société y exige, on peut
tout faire avec des hommes libres, en les encourageant par des récompenses
et des privilèges, en proportionnant les travaux à leurs
forces, ou en y suppléant par des machines que l’art invente
et applique suivant les lieux et le besoin. Voyez en les preuves dans
M. de Montesquieu.
Enfin, nous pouvons ajouter encore avec cet illustre auteur, que l’esclavage
n’est utile ni au maître, ni à l’esclave : à l’esclave,
parce qu’il ne peut rien faire par vertu ; au maître, parce
qu’il contracte avec ses esclaves toutes sortes de vices et de mauvaises
habitudes, contraires aux lois de la société ; qu’il
s’accoutume insensiblement à manquer à toutes les vertus
morales : qu’il devient fier, prompt, colère, dur voluptueux,
barbare.
Ainsi tout concourt à laisser à l’homme la dignité
qui lui est naturelle. Tout nous crie qu’on ne peut lui ôter
cette dignité naturelle, qui est la liberté : la règle
du juste n’est pas fondée sur la puissance, mais sur ce qui
est conforme à la nature ; l’esclavage n’est pas seulement
un état humiliant pour celui qui le subit, mais pour l’humanité
même qui est dégradée.
Les principes qu’on vient de poser étant invincibles, il n
sera pas difficile de démontrer que l’esclavage ne peut jamais
être coloré par aucun motif raisonnable, ni par le droit
de la guerre, comme le pensaient les jurisconsultes romains, ni par
le droit d’acquisition, ni par celui de la naissance, comme quelques
modernes ont voulu le persuader ; en un mot, rien au monde ne peut
rendre l’esclavage légitime.
(…)
Le droit de la guerre, a-t-on dit dans les siècles passés,
autorise celui de l’esclavage ; il a voulu que les prisonniers fussent
esclaves, pour qu’on ne les tuât pas ; mais aujourd'hui on est
désabusé de cette bonté, qui consistait à
faire de son vaincu son esclave, plutôt que de le massacrer.
On a compris que cette prétendue charité n’est que celle
d’un brigand, qui se glorifie d’avoir donné la vie à
ceux qu’il n’a pas tués. Il n’y a plus dans le monde que les
Tartares qui passent au fil de l’épée leurs prisonniers
de guerre, et qui croient leur faire une grâce, lorsqu’ils les
vendent ou les distribuent à leurs soldats : chez tous les
autres peuples, qui n’ont pas dépouillé tout sentiment
généreux, il n’est permis de tuer à la guerre,
que dans le cas de nécessité ; mais dès qu’un
homme en a fait un autre prisonnier, on ne peut pas dire qu’il ait
été dans la nécessité de le tuer, puisqu’il
ne l’a pas tué. Tout le droit que la guerre peut donner sur
les captifs, est de s’assurer tellement de leurs personnes, qu’ils
soient hors d’état de nuire.
L’acquisition des esclaves, par le moyen de l’argent, peut encore
moins établir le droit d’esclavage, parce que l’argent, ou
tout ce qu’il représente, ne peut donner le droit de dépouiller
quelqu'un de sa liberté. D’ailleurs le trafic des esclaves,
pour en tirer un vil gain comme des bêtes brutes, répugne
à notre religion : elle est venue pour effacer toutes les traces
de la tyrannie.
L’esclavage n’est certainement pas mieux fondé sur la naissance
; ce prétendu droit tombe avec les deux autres ; car si un
homme n’a pu être acheté, ni se vendre, encore moins
a-t-il pu vendre son enfant. (…)
S’il est absurde qu’un homme ait sur un autre homme un droit de propriété,
à plus forte raison ne peut-il l’avoir sur ses enfants. (De
plus, la nature
…)
C’était une prétention orgueilleuse que celle des anciens
Grecs, qui s’imaginaient que les barbares étant esclaves par
nature (c’est ainsi qu’ils parlaient), et les Grecs libres, il était
juste que les premiers obéissent aux derniers. Sur ce pied-là,
il serait facile de traiter de barbares tous les peuples, dont les
mœurs et les coutumes seraient différentes des nôtres,
et (sans autre prétexte) de les attaquer pour les mettre sous
nos lois. Il n’y a que les préjugés d l’orgueil et de
l’ignorance qui fassent renoncer à l’humanité.
C’est donc aller directement contre le droit des gens et contre la
nature, que de croire que la religion chrétienne donnent à
ceux qui la professent un droit de réduire en servitude ceux
qui ne la professent pas, pour travailler plus aisément à
sa propagation. Ce fut pourtant cette manière de penser qui
encouragea les destructeurs de l’Amérique dans leurs crimes
; et ce n’est pas la seule fois que l’on se soit servi de la religion
contre ses propres maximes, qui nous apprennent que la qualité
de prochain s’étend sur tout l’univers.
Enfin, c’est se jouer des mots, ou plutôt se moquer, que d’écrire,
comme a fait un de nos auteurs modernes, qu’il y a de la petitesse
d’esprit à imaginer que ce soit dégrader l’humanité
que d’avoir des esclaves, parce que la liberté dont chaque
Européen croit jouir, n’est autre chose que le pouvoir de rompre
sa chaîne, pour se donner un nouveau maître ; comme si
la chaîne d’un Européen était la même que
celle d’un esclave de nos colonies : on voit bien que cet auteur n’a
jamais été mis en esclavage. (…)
Concluons que l’esclavage fondé par la force, par la violence,
et dans certains climats par excès de la servitude, ne peut
se perpétuer dans l’univers que par les mêmes moyens.
Article de M. le Chevalier de Jaucourt.
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__________________
Voir Traite
Loi du 30 floréal an X (17 mai 1802)
relative à la traite des noirs et au régime des colonies.
Esmangart
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