Sire,
Ce n'est qu'à près de sept heures du soir, le 18 juin,
que j'ai reçu la lettre du duc de Dalmatie, qui me prescrivait de marcher
sur Saint-Lambert, et d'attaquer le général Bulow. J'avais rencontré
l'ennemi en me portant sur Wavres, à hauteur de la baraque. Sur-le-champ il
avait été abordé, poussé jusques dans Wavres, et le corps Vandamme attaquait
cette ville et était fortement engagé. La portion de Wavres, sur la droite
de la Dyle, était emportée, mais on éprouvait de grandes difficultés à
déboucher de l'autre côté. Le général Gérard essayait d'enlever le moulin de
Bielge, et d'y passer la rivière ; il ne pouvait y réussir : il y avait été
blessé d'une balle dans la poitrine, blessure qui heureusement n'est pas
mortelle. Le lieutenant-général Alix avait été tué à l'attaque de Wavres ;
dans cet état de choses, impatient de pouvoir déboucher sur le mont
Saint-Lambert, et coopérer aux succès des armes de V.M...... Dans
cette journée si importante, je dirigeai sur Limale la cavalerie de Pajol,
la division Teste, et deux des divisions du général Gérard, afin de forcer
le passage de la Dyle, et de marcher contre le général Bulow. Le corps du
général Vandamme entretint l'attaque de Wavres et du moulin de Bielge, d'où
l'ennemi faisait mine de vouloir déboucher ; ce que je jugeai qu'il ne
pourrait effectuer, la position et le courage de nos troupes répondant qu'il
n'y parviendrait pas. Mon mouvement sur Limale prit du temps, à raison de la
distance ; cependant j'arrivai, j'effectuai le passage, et les hauteurs
furent enlevées par la division Vichery et la cavalerie. La nuit ne permit
pas d'aller loin, et je n'entendais plus le canon du côté où V.M. se
battait.
Dans cette position, j'attendis le jour : Wavres et
Bielge étaient occupés par les Prussiens. Le 19 à trois heures du matin, ils
attaquèrent à leur tour, voulant profiter de la mauvaise position où
j'étais, et prétendant me rejeter dans le défilé, enlever l'artillerie qui
avait débouché et me faire repasser la Dyle. Leurs efforts furent inutiles ;
l'intrépidité des troupes mit à même de repousser toutes les attaques, de
culbuter les Prussiens et de faire enlever par le division Teste le village
de Bielge ; le brave général Penne y fut tué.
Le général Vandamme faisant alors passer par Bielge une
de ses divisions, enleva sans peine les hauteurs de Wavres, et sur toute ma
ligne le succès fut complet. J'étais en avant de Rozierne, me disposant à
marcher sur Bruxelles, lorsque j'ai reçu la douloureuse nouvelle de la perte
de la bataille de Waterloo. L'officier qui me l'apporta me dit que V.M.. se
retirait sur la Sambre, sans pouvoir préciser sur quel point il entrait dans
ses vues que je me dirigeasse. Engagé sur toute ma ligne, je cessai de
poursuivre, et préparai mon mouvement rétrograde. L'ennemi en retraite ne
songea pas à me suivre. Je marchai jusqu'à Temploux et Gembloux ; ayant ma
cavalerie légère à Mari de Saint-Denis et mes dragons sur Namur. Apprenant
que l'ennemi avait déjà passé la Sambre et se trouvait sur mon flanc ;
n'étant pas assez fort pour opérer une diversion utile pour l'armée de V.M..
sans compromettre celle que je commandais, je marchai sur Namur ; le 4e
corps par la route de Namur à Charleroi, et le 3e par celle directe qui y
conduit de Temploux. Dans ce moment les queues des deux colonnes furent
attaquées ; celle de droite ayant fait son mouvement rétrograde plus tôt
qu'on ne s'y attendait compromit un instant la retraite de celle de gauche.
De bonnes dispositions réparèrent tout ; deux pièces qui avaient été prises
furent reprises par le brave 20e de dragons, sous les ordres du colonel
Briquevillo, qui enleva en outre un obusier à l'ennemi. Les faibles carrés
du ..... régiment, chargés par une cavalerie nombreuse, l'attendirent à bout
portant, lui firent essuyer une perte énorme, et prouvèrent ce que peuvent
de bonnes dispositions, jointes à une attitude calme et un feu bien dirigé.
La cavalerie ennemie, chargée à son tour par le 1er de hussards aux ordres
du maréchal-de-camp Clary, laissa en nos mains nombre de prisonniers. Tout
rentra donc sans perte dans Namur. Le long défilé qui règne depuis cette
place jusqu'à Dinan, défilé où l'on ne peut marcher que sur une seule
colonne, et les embarras résultant des nombreux transports de blessés que je
conduisais avec moi, rendaient nécessaire de tenir longtemps la ville, où je
ne trouvai pas les moyens de faire sauter le pont. Je chargeai de la défense
de Namur le général Vandamme, qui, avec son intrépidité ordinaire, s'y
maintint jusqu'à huit heures du soir ; de sorte que rien ne resta en
arrière, et que j'occupai Dinan.
L'ennemi a perdu des milliers d'hommes à l'attaque de
Namur, on s'est battu avec un acharnement rare, et les troupes ont fait leur
devoir d'une manière bien digne d'éloge.
Je suis avec respect,
Sire,
De Votre Majesté
Le très-fidèle sujet,
Le maréchal comte de
Grouchy.