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Dernière modification: 27/11/2002 Pontornini Le
premier portrait de Napoléon Bonaparte, réalisé à l'école militaire de
Brienne, est largement répandu et connu. Or,
c'est un faux ! Qu'un
tel document aussi manifestement truqué soit
publié partout et cautionné par les plus grands noms de la littérature napoléonienne
laisse perplexe... Mais il
faut constater que les documents les plus suspects sont largement repris et
diffusés par tout un système éditorial, et cette répétition même leur
accorde à la longue une crédibilité qu'ils n'avaient pas au départ. A force
de voir de telles images, on ne se pose même plus les questions les plus élémentaires
sur leur origine et sur leur utilisation. Elles font partie d'un patrimoine et
se reproduisent par génération spontanée, donnant naissance à de nouveaux épisodes
qui viennent à leur tour enrichir la légende. L'histoire
du premier portrait de Napoléon est significative de la façon dont l'histoire
est polluée par des éléments fabriqués à des fins plus ou moins avouables,
qui se transmettent et se
multiplient à la façon des virus informatiques. Ce n'est
malheureusement pas un exemple isolé, et l'on en trouvera bientôt d'autres sur
ce site… On
pouvait lire, sous la reproduction : "Portrait
de Bonaparte. Fait aux deux crayons, à Brienne, par un de ses condisciples." "Il
écrivait à côté de la reproduction : On
peut se demander sur quoi Armand Dayot se basait pour affirmer que l'authenticité
de cette pièce était "indiscutable". Il faut croire que l'envie de
publier pour la première fois une pièce qui aurait présenté un tel intérêt
historique a balayé dans son cerveau tout esprit critique. Car
enfin, le premier coup d'œil aurait dû lui faire déceler le faux. La coiffure
portée par le personnage représenté est la même que celle portée par le général
Bonaparte en 1796 et en 1797. Or, cet arrangement des cheveux, si caractéristique
de l'époque révolutionnaire, est inimaginable sous l'Ancien Régime, et
particulièrement dans une école militaire, endroit où l'on est à l'évidence
si pointilleux sur ce genre de détail. Il est
bien entendu possible qu'un condisciple particulièrement doué ait réalisé un
dessin du jeune Corse... Et il aurait fallu une bonne part de chance, jamais à
écarter évidemment, pour qu'il ait conservé ce portrait. Mais il aurait plus que
probablement représenté son camarade en uniforme, coiffé à l'ordonnance ; et
d'ailleurs on n'a pas connaissance d'un nommé Pontornini à l'école de
Brienne. En
outre, Dayot n'a même pas remarqué que Bonaparte avait quitté l'école de
Brienne en 1784, et qu'il était en 1785 cadet gentilhomme à l'école militaire
de Paris. Par
contre, si Armand Dayot était resté en possession de ses moyens devant cette pièce qu'il
jugeait extraordinaire, il aurait réalisé que, dès 1796, le général
Bonaparte était l'objet d'un intérêt
sans précédent, qu'il a donné lieu à d'innombrables portraits, et qu'il a dû
tenter le crayon d'une foule de personnes qui voulaient fixer sur le papier les
traits du "héros dont la renommée remplissait le monde". Qu'un professeur de
dessin dans une petite ville ait pris un portrait gravé du général, et ait
tenté de le reproduire en faisant un portrait au crayon, est une hypothèse
plus plausible que celle du condisciple de Brienne. Le fait que le personnage
ait pris dans l'opération un air juvénile est d'ailleurs un phénomène que les
dessinateurs connaissent. Et on
peut imaginer que ce portrait, retrouvé quelques années plus tard dans un
grenier après le décès de l'auteur, ait été acquis par un marchand, qui
aurait voulu lui donner un caractère d'authenticité en y ajoutant une
inscription. Cette hypothèse n'est pas la seule bien sûr, et on, peut imaginer cent autres façons dont ce dessin a vu le jour (il pourrait s'agir du portrait authentique et ressemblant d'un sosie de Napoléon, ou du portrait peu ressemblant de quelqu'un qui ne lui ressemblait pas...) Si Napoléon Bonaparte est le personnage le plus
représenté au cinéma, ne serait-il pas aussi celui qui a été le plus
souvent dessiné ? Si le cinéma est l'art du truquage par excellence, il serait
naïf de croire qu'une feuille de papier soit à l'abri de manipulations. Et
pour que l'authenticité de ce dessin soit "indiscutable", comme l'écrivait
Dayot, il aurait fallu le début d'un commencement d'authentification, comme par
exemple le parcours du dessin entre 1785 et sa publication, une allusion
recueillie de la bouche de Napoléon ou le témoignage
d'un autre condisciple. Mais il n'y a rien. Ce qu'il
y a d'étrange avec la figure de Napoléon Bonaparte, c'est qu'elle semble
fasciner à un point tel que l'esprit critique est mis en veilleuse, que
l'intelligence semble déconnectée, même chez des historiens par ailleurs
scrupuleux. En 1898,
Arthur Chuquet publie une œuvre monumentale, en trois volumes : "La
jeunesse de Napoléon". C'est une œuvre très documentée d'un historien
scrupuleux. Mais en frontispice figure le portrait de Pontornini. Chuquet s'est
évidemment rendu compte que la date ne correspondait pas au séjour de
Bonaparte à Brienne, aussi a-t-il corrigé la légende de la façon suivante :
"Napoléon – Lieutenant en second au Régiment de La Fère (1785).
(Musée de Versailles)". Le
lieutenant Bonaparte ayant été affecté à Valence en octobre 1786, Chuquet en
conclut, sur foi du dessin de Pontornini, qu'il a dû se rendre à Tournon pour
s'y faire faire le portrait : "Il
alla voir à Tournon, à quatre lieues de Valence, un sien compatriote, un
artiste du nom de Pontornini, pour causer avec lui de la patrie, et ce
Pontornini qui l'appela bientôt son caro amico, lui fit son portrait, le
premier qu'on ait de Bonaparte : profil ferme et accentué, cheveux longs et
couvrant la moitié du front, bouche fine, et dans l'ensemble de cette
physionomie d'un jeune homme de seize ans une expression singulière de sérieux
et de gravité." Apparemment,
cet épisode n'est basé que sur l'existence de ce portrait de Pontornini.
Chuquet d'ailleurs ne cite pas ses sources. Mais il est le premier, à ma
connaissance, a avoir raconté cet épisode. (D'autres n'hésiteront pas à en
remettre encore une couche.) On
remarquera qu'à ce moment-là, la propriété du portrait n'est plus créditée
à M. de Beaudicourt, mais au musée
de Versailles. En effet, Chuquet remercie dans sa préface Pierre de Nolhac, à
l'époque conservateur du château. (suite)
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