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Armées
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Dernière modification: 07/12/2002 Récit de la Bataille (suite) Vers
huit heures, l'Empereur déjeune en compagnie de quelques généraux, parmi
lesquels Bertrand, Soult, Jérôme.
La scène, habilement racontée par Napoléon dans ses Mémoires, et reprise
sans discernement par tant d'historiens, a transmis l'image d'un Napoléon
clairvoyant et d'un Ney un peu simplet. Mais plusieurs
témoignages montrent que Napoléon reste longtemps convaincu que les Anglais
ne tiendront pas la position, et que ce sont Ney
et d'Erlon qui le détrompent (voir questions). Au cours de ce déjeuner, l'Empereur dit :
"La bataille qui va se donner
sauvera la France et sera célèbre dans les annales du monde. Je ferai
jouer ma nombreuse artillerie, je ferai charger ma cavalerie pour forcer
les ennemis à se montrer et, quand je serai bien sûr du point occupé par
les nationaux anglais, je marcherai droit à eux avec ma vieille Garde."[1] "Forcer
les ennemis à se montrer"...,
ces mots révèlent que l’inspection du terrain à laquelle l’Empereur
a procédé ne lui a pas donné une idée bien nette du dispositif ennemi.
Quant aux Prussiens, Napoléon ne croit toujours pas qu'ils puissent
intervenir. D'après Fleury de Chaboulon, le secrétaire de Napoléon, "il
ne vint dans l'esprit de personne que les Prussiens, dont quelques partis
assez nombreux avaient été aperçus du côté de Moustier, pussent être en
mesure de faire sur notre droite une diversion sérieuse." Seul
Jérôme Bonaparte ose
hasarder l'hypothèse d'une jonction des alliés. Mais il n'est pas pris
au sérieux : "La
jonction des Prussiens avec les Anglais est impossible avant deux jours,
après une bataille comme celle de Fleurus, répond l'Empereur,
suivis comme ils le sont par un corps de troupes considérable." Pourtant, Blücher a donné ordre au IVe corps de se mettre en route
dès la pointe du jour et de se diriger par Wavre vers Chapelle Saint-Lambert,
afin d'observer de là l'état de la situation, et d'agir en conséquence
: si Wellington est sérieusement engagé, il doit tomber sur le flanc de
l'armée française. Le IIe
corps devra suivre le IVe, alors que le 1er devra marcher plus au nord
pour joindre la gauche de l'armée de Wellington.
Quant au 3e corps, il devra tenir Grouchy
en échec et assurer la liberté d'action des autres corps. Entre neuf et dix heures, Napoléon sort,
monte à cheval, observe la position, et charge le général du génie Haxo
de s'en approcher davantage, "pour s'assurer s'il avait été élevé quelques redoutes ou retranchements".
Puis, Napoléon va se placer sur le tertre
de Rossomme, en arrière du champ de bataille, un peu en avant de la ferme
du Caillou. Répondant enfin à la lettre de
Grouchy qu'il a reçue pendant la nuit, il lui donne comme instructions
de se diriger vers Wavre "afin
de se rapprocher, et de lier les communications". Il n'est donc
pas question à ce moment d'un retour du corps de
Grouchy pour participer à la bataille. A quel moment Napoléon prend-il conscience
de la menace prussienne sur sa droite ? Ce point reste un des plus obscurs
de l'histoire de la bataille. Il semble qu'il ne l'ait fait que progressivement,
mais trop tard de toute façon, et sa volonté de masquer l'importance de
sa faute a brouillé les données qui auraient permis de discerner la vérité. D'après le bulletin, c'est dans la matinée
que Napoléon aurait appris qu'un corps prussien menaçait son flanc droit,"intention
qui nous avait été connue par nos rapports, et par une lettre du général
prussien, que portait une ordonnance prise par nos coureurs".
Dans sa lettre écrite à 10 heures à Grouchy,
Soult écrit : "Cependant
des rapports disent qu'une troisième colonne qui était assez forte a passé
à Gery et Gentinnes se dirigeant sur Wavres." Mais, d'après un
officier de l'état-major de l'Empereur, on croit qu'il s'agit "d'un corps égaré et échappé à notre poursuite, qui se mouvait comme pour
se porter sur ses derrières". L'importance de la menace n'est
pas perçue, et il semble que Napoléon n'ait pris aucune mesure pour y
faire face. En fait, cette colonne aperçue du côté de
St Gery semble être la reconnaissance du major de Witowisky, envoyé de
grand matin reconnaître les défilés de la Lasne et qui a signalé avoir
rencontré une patrouille française à Maransart. ____________ Installé sur la hauteur de Rossomme, Napoléon
a devant lui ce qui sera le champ de bataille, mais il s'en fait une image
fausse. Le temps est encore brumeux, et le relief et la végétation lui
cachent la physionomie réelle du terrain. Pour beaucoup, le "coup
d'œil" est une qualité essentielle d'un général. Ce 18 juin, Napoléon
n'a pas eu le "coup d'œil".
La description qu'il fera du terrain dans le bulletin dicté le
20 le confirme. Baudus, un aide de camp de Soult,
décrira Napoléon "dans une
espèce d'apathie assez semblable à celle qu'on avait eu à lui reprocher
le jour de la bataille de la Moscowa ". Mais Lachouque n'ose pas aller plus loin.
Pourtant, le bulletin de l'Empereur écrit le 20 montre que lui aussi ignore
ce que cache le bois d'Hougoumont. Et les lettres écrites peu après par
Jérôme et par Foy, les
deux généraux de division qui mènent les attaques contre la position,
montrent qu'eux non plus n'étaient pas conscients -même après la bataille-
de ce que recelait le bois. Au centre, la chaussée de Bruxelles s'enfonce
dans un bosquet d'arbres d'où dépassent, à gauche, quelques toits. Napoléon
croit qu'il s'agit de la ferme de Mont-Saint-Jean, qu'une erreur sur la
carte place d'ailleurs du côté gauche de la route. Et le village de Mont-Saint-Jean
n'est pas derrière la crête, comme le croit l'Empereur, mais mille mètres
plus loin. Un paysan de l'endroit qu'on a réquisitionné comme guide, le
cabaretier Decoster, qu'on a dû lier sur un cheval, aurait pu sans doute
éclairer Napoléon. A la lecture de l'ordre dicté par Napoléon, et à la
lecture du bulletin rédigé à Laon, il est manifeste qu'il ne l'a pas fait.
Napoléon ne comprendra le terrain que quand il lira à Sainte-Hélène les
relations anglaises. En 1816, le général commandant le génie de l'armée
écrira encore que le centre de l'armée anglaise était "fortifié
par le village de Mont-Saint-Jean au nœud des routes de Charleroi et de
Nivelles à Bruxelles". Ce que Napoléon prend pour la ferme de Mont-Saint-Jean
est la ferme de la Haie-Sainte, occupée par le 2e bataillon léger de la
King's German Legion, et sommairement mise en état de défense. Le général Haxo revient rendre compte de
sa reconnaissance, et dit qu'il n a pas aperçu de trace de fortification.
Haxo n'a pas bien regardé. Il y a un abattis et une barricade jetés en
travers de la route, à la hauteur de la Haie-Sainte, et le château et
la ferme de Hougoumont sont bel et bien fortifiés. Mais il n'était pas
allé voir ce qu'il y avait derrière le bois d'Hougoumont. Il ne serait
d'ailleurs probablement pas revenu. L'armée française prend position : le 1er
corps à droite de la route, depuis celle-ci jusque vers la Papelotte,
le 2e corps de l'autre côté de la route, la division
Jérôme à la gauche, touchant au bois de Hougoumont. Le 6e corps est placé en réserve, derrière
la droite du 1er corps. C'est la place que lui donne Napoléon dans le
bulletin, ainsi que la plupart des témoins. Dans la dictée de 1818, Napoléon
le place plus au centre, à droite de la chaussée de Bruxelles, et dans
la dictée de 1820, à gauche de cette route. Ce déplacement n'est pas dû
à une mémoire défaillante, mais à une volonté de la part de Napoléon de
masquer ses fautes les plus importantes. A
onze heures, Napoléon dicte un ordre pour la bataille. Un des aides de
camp de Ney, le commandant Levavasseur, a raconté
la scène : Un
peu avant midi, l'Empereur dicte l'ordre que Soult
écrit sur son calepin, puis le major-général déchire la feuille et la
donne au maréchal Ney,
qui, avant de me la remettre pour la communiquer aux généraux en chef,
écrit en marge au crayon : "Le comte d'Erlon comprendra que c'est
lui qui doit commencer l'attaque. " L'ordre
dicté par Napoléon était le suivant : "Une fois que l’armée sera rangée en bataille, à peu près à 1 h.
après-midi, au moment où l’Empereur en donnera l’ordre au Maréchal Ney,
l’attaque commencera pour s’emparer du village de Mont-Saint-Jean, où
est l’intersection des routes. A cet effet, les batteries de 12 du 2e
corps et du 6e se réuniront à celle du 1er corps. Ces 24 bouches à feu
tireront sur les troupes du Mont-Saint-Jean, et le Comte d’Erlon commencera
l’attaque, en portant en avant sa division de gauche et la soutenant,
selon les circonstances par les divisions du 1er corps. Le 2e corps s’avancera à mesure pour garder la hauteur du comte d’Erlon.
Les compagnies de sapeurs du premier corps seront prêtes pour se barricader
sur le champ à Mont-Saint-Jean. On
voit que pour l'Empereur, ce qu'il a devant lui, c'est le village de Mont-Saint-Jean.
La portée des pièces de 24, d'ailleurs, ne permettrait pas d'atteindre
le hameau à l'endroit où il se trouve réellement. C'est donc que Napoléon
croit que le village se trouve derrière la crète. C'est aussi pour cette
raison qu'il ordonne aux sapeurs d'être prêts à se barricader sur-le-champ,
ordre qui n'aurait pas de sens si l'objectif était encore un kilomètre
plus loin, avec une armée anglaise à traverser ! Le
commandant Levavasseur s'élance pour porter l'ordre : Je pars par la gauche, au galop, et j'atteins d'abord le prince Jérôme,
dont les troupes occupent en masse un vallon, en arrière d'un petit bois.
Les
mots griffonnés par Ney étaient les suivants :
Le Comte d'Erlon comprendra que c'est par la gauche que l'attaque commencera,
au lieu de la droite. Communiquer cette nouvelle disposition au Général
en chef Reille. Ney
n'avait voulu que préciser l'ordre de Napoléon, il y a porté de la confusion.
D'après Reille et Levavasseur, c'était la gauche
du 1er corps, au centre de la première ligne, qui était visée. Certains
historiens, par contre, ont à tort interprété ces mots comme voulant dire
que c'était la gauche de l'armée, donc la division
Jérôme qui devait commencer l'attaque. Il n'est donc pas étonnant que Jérôme
ait pu, lui aussi, mal interpréter l'ordre. Car il écrira, le 15 juillet
:
"A midi un quart, je reçus
l’ordre de commencer l’attaque ; je marchai sur le bois que j’occupai
à moitié après une vive résistance, tuant et perdant beaucoup de monde
; à deux heures j’étais entièrement maître du bois, et la bataille était
engagée sur toute la ligne" Pourtant
l'ordre que lui porte Levavasseur dit bien que l'attaque commence sur
Mont-Saint-Jean. Et Reille, qui commande le 2e
corps, dira que Jérôme a outrepassé les ordres. L'hypothèse d'une méprise de la part de Jérôme, due à la formulation imprécise de Ney, n'est pas à écarter.
La façon dont les attaques contre Hougoumont
ont été menées a toujours été un sujet d'étonnement pour tous les militaires
qui ont étudié la bataille. La seule explication plausible est que Napoléon
et ses généraux ne savaient pas ce que cachait le bois d'Hougoumont. Ceci
est confirmé par tous les récits écrits après la bataille par les combattants
français. Aucun, pas même Foy et
Jérôme n'ont connaissance de ce qui s'est réellement passé dans ce
bois où ils envoyaient leurs troupes par petits paquets. Ce n'est qu'au
cours des combats qu'ils apprennent qu'il y a "des maisons, un village".
Mais aucun d'eux n'a conscience de la configuration réelle de l'ensemble,
un château et une ferme dont les bâtiments forment un rectangle fortifié
: "faillite de la liaison et des transmissions". Quatre compagnies
de Guards anglais occupent le château qu'ils ont mis en état de défense
pendant la nuit, un bataillon de Nassau et deux compagnies hanovriennes
occupent le bois et les abords. En 1816, le bois d'Hougoumont fut rasé,
et plus personne n'imagina
que Napoléon avait pu ne pas voir un obstacle qui n'était devenu visible
qu'un an après la bataille ! Dans ses Mémoires dictés à Ste Hélène, Napoléon
écrit qu'avant de donner le signal à la grande batterie, il aperçut dans
la direction de Saint-Lambert "un
nuage qui lui parut être des troupes". Ignorant s'il s'agissait
de Grouchy ou d'un corps prussien, il aurait
envoyé dans cette direction les divisions de cavalerie légère de Domon
et de Subervie. Un quart d'heure plus tard, un hussard prussien fait prisonnier
lui aurait été amené. Mais toute cette histoire est-elle vraie
? Sans même s'arrêter au fait que le temps brumeux ne permettait pas de
voir bien loin, et que des troupes sur un terrain détrempé ne produisent
pas de nuage, il semble que Domon, Subervie et le 6e corps n'aient pas
fait mouvement à ce moment là. Est-ce bien à ce moment là que Napoléon
dicte à Grouchy la lettre que celui-ci ne recevra
qu'à sept heures, et qui contiendrait ce post-scriptum : "Une lettre qui vient d'être interceptée porte que le général
Bülow doit attaquer notre flanc droit. Nous croyons apercevoir ce
corps sur les hauteurs de Saint-Lambert. Ainsi ne perdez pas un instant
pour vous rapprocher de nous et nous joindre, et pour écraser
Bülow que vous prendrez en flagrant délit." Cette lettre ne se trouve pas dans le registre
du major-général, et plusieurs indices donnent à
penser que celle qui est connue a pu être "arrangée". La grande batterie "Je
ferai jouer ma nombreuse artillerie, avait dit l'Empereur. En effet,
une concentration de canons, qui devait originairement être composée de
24 pièces de 12, fut augmentée par les batteries divisionnaires pour arriver
à constituer "la grande batterie", dont Napoléon porte le chiffre
à 80 pièces. Elle fut disposée sur une arête devant la Belle-Alliance,
à droite de la chaussée. La grande batterie ouvrit le feu vers une heure
pour préparer l'attaque du 1er corps. Mais ce feu d'artillerie, qui ne
pouvait se faire que par approximation contre des troupes dissimulées
à la vue, sur un terrain détrempé où les boulets ne ricochaient pas, n'eut
pas les effets qu'en attendait Napoléon. Attaque
du 1er corps. Conformément
à l'ordre dicté à onze heures, Ney et le comte
d'Erlon lancent l'attaque contre les positions anglaises. Les
quatre divisions du premier corps d'armée sont rangées selon un dispositif
inhabituel, qui n'est pas prévu par le règlement : les bataillons déployés
alignés les uns derrière les autres formant des masses compactes. Ce dispositif
ne permet pas aux troupes de prendre une formation défensive en cas d'attaque
de la cavalerie. Napoléon, dans ses dictées, n'a jamais critiqué la disposition
adoptée. C'est Jomini qui le premier y voit une des causes du désastre.
Et puisque faute il y avait, il convenait de trouver un responsable, un
coupable : Ney ou d'Erlon, (puisqu'il était impossible
d'imaginer que Napoléon ait pu commettre une telle faute), lequel des
deux pouvait avoir été assez inepte pour ordonner une telle formation
"macédonienne" ? Pourtant, vu la latitude que laissait Napoléon
à ses subordonnés, il y a tout lieu de croire que c'est lui même qui a
ordonné cette formation. Bugeaud d'ailleurs écrira en 1833 au maréchal
Soult :
Il est bien surprenant que Napoléon ait plusieurs fois commandé lui-même
cette ordonnance de combat, qui ne vaut même rien comme manœuvre préparatoire,
car on ne peut qu'avec de grandes difficultés se former sur l'un des côtés
du carré. La 1ere division attaque la ferme de la
Haie-Sainte, les 2e et 3e traversent le vallon et avancent avec difficulté
dans les terres détrempées. Au moment où les troupes s'apprêtent à franchir
le chemin, elles sont assaillies à la baïonnette par l'infanterie de Picton,
puis par la cavalerie lourde britannique. Celle-ci taille dans les colonnes
françaises, qui ne forment plus qu'un troupeau désorganisé, et sur sa
lancée, traverse le vallon et vient jeter le désordre dans les pièces
de la grande batterie. Mais une brigade des cuirassiers de Milhaud, et
le 4e régiment de lanciers anéantissent pratiquement les dragons britanniques,
dont les débris sont recueillis par la cavalerie de Vandeleur. Pendant ce temps, à gauche de la route,
une brigade de cuirassiers, chargée par Ney de
nettoyer les abords de la Haie-Sainte, se fait ramener par la brigade
des Guards à cheval de Somerset. L'échec de l'attaque du 1er corps est complet.
Les Alliés ont fait 3000 prisonniers, mis hors combat une quinzaine de
pièces d'artillerie et pris deux aigles. Les 2e et 3e divisions sont absolument désorganisées.
La 1re et la 4e vont poursuivre, pendant des heures, un combat d'escarmouches
contre la ligne anglaise, en portant leurs efforts sur la ferme de la
Haie-Sainte d'une part, et sur le hameau de Smohain de l'autre, tandis
que de furieux combats se livrent autour du château d'Hougoumont. Afin de soustraire ses troupes au feu de
l'artillerie française, Wellington les fait reculer de quelques pas. Ney,
voyant ce mouvement de repli, pense que les Alliés entament la retraite.
Il lance sur eux les cuirassiers de Milhaud. Ceux-ci sont suivis par la cavalerie légère
de la Garde. Les cuirassiers escaladent le plateau, ce qu'on appelle le
"Mont-Saint-Jean". Le centre droit allié, objet de cette attaque,
s'est disposé en carrés. Les artilleurs anglais, placés en avant, tirent
une dernière décharge, puis courent se réfugier dans les carrés. Les canons
anglais sont aux mains des Français, inutiles trophées, puisque les Français
ne songent ni à les enclouer, ni à les emporter. A plusieurs reprises, les cuirassiers vont
s'attaquer aux carrés, en vain. Napoléon estime le mouvement prématuré,
mais il le fait soutenir par le corps de cavalerie de Kellermann. Les grenadiers à cheval et les dragons de
la garde, du général Guyot suivent le mouvement : Napoléon n'a plus de
réserve de cavalerie. Pendant des heures ont lieu sur le plateau
des charges insensées, car elles ne sont pas combinées avec l'artillerie
et l'infanterie. Pendant qu'ont lieu ces grandes charges,
la Haie-Sainte finit par
être emportée. Les Français peuvent alors s'approcher encore davantage
de la ligne anglaise et harceler par un feu de tirailleurs les troupes
qui se trouvent en face d'eux Le 27th Enniskillen regiment of foot, exposé
au feu des tirailleurs et d'une batterie d'artillerie à cheval, perd plus
de la moitié de son effectif. C'est, pour Wellington, le moment le plus
critique de la bataille. Le centre de son armée est à découvert. Il suffirait
d'une dernière poussée des Français pour percer la ligne, et remporter
la victoire. Mais les troupes françaises sont épuisées, à bout de forces.
Et Napoléon, à cause de la disposition du terrain, ne se rend pas compte
de l'état exact de la situation. D'ailleurs, son attention est attirée
ailleurs. A quatre heure et demie, des coups de feu
et d'artillerie se font entendre sur la droite. D'après l'ensemble des
témoignages, Napoléon ignore s'il s'agit de Grouchy
ou de Blücher. Mais il ne tarde pas à être renseigné. Ce sont les Prussiens
qui le prennent en flanc. Ceux-ci ont marché depuis Wavre, par d'affreux
chemins étroits, encaissés, défoncés par la boue. Ils sont stupéfaits
de ne trouver aucune opposition dans leur marche. Ils débouchent sur le
champ de bataille sans avoir vu un seul Français, alors que le plus petit
peloton aurait pu retarder une armée dans les défilés de la Lasne. Aucune
force française dans le bois de Paris, ni même au-delà. Domon Subervie,
Lobau n'ont pas exécuté les ordres de Napoléon. Mais les ont-ils reçus
? Et ces ordres ont-ils réellement été donnés ? Ne serait-ce qu'à quatre heures et demie
que Napoléon aurait envoyé l'ordre à Grouchy
de marcher sur Saint-Lambert et d'attaquer Bülow
? Grouchy a reçu l'ordre, mais à sept heures
seulement.... Combien de temps aurait-il fallu à un officier pour joindre
Grouchy ? C'est Napoléon lui-même qui nous
donne la réponse : deux heures ! En sortant du bois de Paris, les Prussiens
forment leur ligne parallèlement à la chaussée de Bruxelles et l'étendent
vers la droite, en vue de joindre la gauche de Wellington, et vers la
gauche, dans la direction du village de Plancenoit, afin de prendre l'armée
française à revers et de lui couper sa retraite. Napoléon dirige vers eux le 6e corps et
la Jeune Garde. Malgré leur infériorité numérique, les Français parviennent
à contenir Bülow. A l'extrême droite, les troupes
de la division Durutte redoublent d'efforts pour empêcher la jonction
des Prussiens et de la gauche alliée, et ils s'emparent du hameau de Smohain. Mais pour Blücher, l'objectif est atteint
: donner de l'air à l'armée de Wellington, qui résiste jusqu'à la limite
aux furieuses attaques de Ney. Un peu avant sept heures, on aperçoit à
la droite de la première ligne française, dans la direction d'Ohain,
un feu d'artillerie et de mousqueterie. Est-ce Grouchy
qui prend les Alliés à revers ? Napoléon fait annoncer l'heureuse nouvelle
aux troupes sur toute la ligne, afin de stimuler leur ardeur. Mais ce
n'est pas Grouchy. C'est le corps de Ziethen
qui, parti de Bierges à 2 heures, était arrivé vers 6 heures en vue du
champ de bataille. Sur les instances pressantes du général Müffling, attaché
prussien auprès de Wellington, le 1er corps, au lieu d'aller rallier le
corps de Bülow, va renforcer la gauche anglaise
à Smohain et la Papelotte. Ces nouvelles forces prussiennes se joignent
à l'armée de Wellington à l'angle de jonction des deux lignes françaises.
Napoléon jette alors ses dernières réserves
dans la bataille : les bataillons de la Moyenne Garde s'avancent, gravissent
la pente du plateau, renversent une ligne de tirailleurs, mais sont accueillis
par le feu le plus terrible de mousqueterie et de mitraille. Un des bataillons
de la Garde voit se dresser devant lui un mur rouge : ce sont les Guards
de Maitland qui étaient couchés à terre et qui, se dressant au commandement
de Wellington, font feu pratiquement à bout portant. Cette attaque trop faible n'est soutenue
ni par la cavalerie, ni par l'artillerie, ni par les débris des 1er et
2e corps épuisés. Arrêtée par les Guards britanniques, prise en flanc
par les Néerlandais de Chassé et par le 52nd light Infantry, la Moyenne
Garde chancelle, recule. A la vue de l'échec de cette troupe réputée invincible,
l'armée, dont le moral a été affecté lorsqu'elle s'est rendue compte que
l'arrivée annoncée de Grouchy n'était qu'un
leurre, se débande. Tous, infanterie, artillerie, cavalerie confondues,
se précipitent sur la route, dans l'espoir d'échapper à l'étreinte des
troupes anglaises et prussiennes. La brigade de cavalerie légère anglaise
Vivian, ramenée de la gauche au moment de l'arrivée de Ziethen, est lâchée
dans la plaine et sabre les fuyards. Wellington, conscient de ce que le moment
est venu de transformer une défensive acharnée en victoire retentissante,
sous peine de laisser le profit politique de la bataille à ses alliés
prussiens, donne l'ordre à son armée d'avancer. La Vieille Garde, qui n'a pas encore donné
et qui est formée en carrés le long de la chaussée, contient pendant quelque
temps l'avance alliée. Mais dans la panique générale, elle ne peut pas
changer la face des choses. Quelques moments de résistance, sans doute
ornés de gros mots plutôt que de phrases héroïques, seront grossis outre
mesure, et fourniront matière à tableaux consolateurs. Entraînée elle-même
par ce mouvement inexplicable, la Garde suit, mais en ordre, la marche
des fuyards. A Plancenoit, où la lutte s'est poursuivie
avec un acharnement extraordinaire, deux bataillons de la Vieille Garde
ont tenu le village jusqu'à la tombée du jour, permettant le repli des
débris de Lobau. Les Prussiens de Ziethen, qui débouchent
du chemin d'Ohain, ont repoussé les Français devant eux ; ils ont comme
objectif le cabaret de la Belle-Alliance, bien visible de loin. C'est
là que Blücher rencontrera Wellington en le saluant en français : "Quelle
affaire !" Les deux commandants en chef conviennent que la poursuite
sera confiée aux Prussiens, les troupes anglaises étant dans un état d'épuisement
qui leur interdit tout effort supplémentaire. Les débris de l'armée française s'engouffrent
le long de la chaussée vers Charleroi. Dans la petite ville de Genappe,
le pont sur la Dyle, passage obligé, forme un défilé étroit qui ne fait
qu'accroître le désordre. L'arrivée des troupes prussiennes chasse les
fugitifs qui avaient pensé pouvoir y passer la nuit. Napoléon manque être
pris au moment où il monte dans sa berline. Il n'a que le temps de s'échapper,
la voiture et tout ce qu'elle contient tombe aux mains des Prussiens.
L'armée française n'est plus qu'un troupeau en déroute. "Waterloo,
écrira le professeur Bernard, est
un tournant dans l'histoire de la tactique. Si
l'artillerie britannique joue un rôle capital à Waterloo, les feux de
l'infanterie alliée sont également meurtriers. L'une et l'autre désagrègent
les formations d'attaque adverses beaucoup trop massives ; elles annoncent
les changements que devrait subir la tactique devant la puissance
accrue de l'armement. Pour longtemps, le feu posté va disqualifier la
méthode du choc. (...) Waterloo inaugure ainsi une ère de la tactique
qui va durer 124 ans, 1815-1939 : celle de la primauté de la défense
sur l'attaque. " Napoléon, en cherchant par ses écrits à
masquer sa responsabilité dans la défaite, a empêché les militaires français
de tirer de la défaite les enseignements qui s'imposaient. En 1900, le
colonel Foch (futur maréchal) écrira : "Les
lauriers de la victoire flottent à la pointe des baïonnettes ennemies.
C'est là qu'il faut aller les prendre, les conquérir par une lutte corps
à corps, si on les veut". (Des principes de la Guerre.) De 1914 à 1917, ignorant les leçons de Waterloo,
l'armée française attaquera "à la pointe des baïonnettes". Charles de Gaulle, prisonnier en Allemagne,
écrira dans ses carnets, en 1916 : "quelle
erreur d'avoir voulu faire la guerre au XXe siècle d'après les formes
de Napoléon..." A quel prix ? [1]
Cité par Foy dans sa relation écrite le
23 juin 1815.
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