Dans le n° 10 de la revue La Patience (juin 1999), Bernard Coppens qui en est
l'animateur et l'éditeur responsable, présente une thèse originale pour
expliquer la défaite de Napoléon à Waterloo.
Selon lui, c'est à Sainte-Hélène que l'Empereur aurait découvert ses erreurs
dans la conduite de la bataille : “
Napoléon s'était planté, il était tombé dans le panneau, il avait commis une
faute qu'un élève officier n'aurait pas dû commettre ”. Il aurait mal lu les
cartes à sa disposition, d'où son ignorance de l'existence d'une ferme-château
derrière le bois de Goumont et sa conviction que l'armée anglaise était établie
au hameau de Mont-Saint-Jean.
Cette explication très personnelle mérite d'être soumise à la critique
historique.
Tout d'abord Bernard Coppens entend prouver que tous les écrits de Sainte-Hélène
n'eurent d'autre but que de cacher ces erreurs en attribuant la défaite aux
fautes des lieutenants de l'Empereur.
Ensuite, il s'attache à justifier sa théorie à partir de quelques textes, comme
le Bulletin de l'armée du 21 juin 1815 et le discours de Drouot à la Chambre des
Pairs le 23 juin.
1.
Le problème du Goumont
Bernard Coppens s'interrogeant sur les motifs de l'échec des troupes de Jérôme
devant le Goumont, trouve une réponse simple : si le Goumont n'a pas été
bombardé et détruit par l'artillerie, c'est que Napoléon ignorait son existence.
A l'appui de son raisonnement, il relève que le Goumont n'était pas
visible de 'la Belle Alliance, que le Bulletin de l'armée ne parle que du bois
du Goumont, qu'il en est de même de la relation de Jérôme Bonaparte et de celle
du général Foy.
Ces éléments ne suffisent pas pour emporter la conviction.
Tout d'abord, la relation de Reille montre que l'intention de Napoléon n'était
pas de s'emparer du château de Goumont, mais bien
“ ... de se tenir dans le fond, derrière le bois, en entretenant en avant, une
bonne ligne de tirailleurs ”1.
Dans ce cas, peu importait la présence ou non du château-ferme derrière le bois.
D'ailleurs, les deux cartes auxquelles se réfère Bernard Coppens montrent
l'existence du bois, mais signalent également la présence de bâtiments par un
idéogramme conventionnel.
Au surplus, dès l'échec de la première attaque menée par la brigade Baudouin, le
commandement français avait constaté de visu, l'existence des bâtiments au-delà
du bois, ce qui amena leur bombardement, certes tardif, et leur destruction
presque complète.
2.
Le problème de Mont-Saint-Jean
La thèse de l'auteur tient en quelques mots :
“ Napoléon a cru que les Anglais étaient à Mont-St-Jean retranchés dans un
village alors qu'en réalité ils étaient en rase campagne, abrités et dérobés à
la vue par la crête du terrain...
”.
Cette erreur d'appréciation aurait entraîné la formation vicieuse des troupes du
1er corps : “... les colonnes de d’Erlon
croient monter à l'assaut d'un village et se préparent à un corps à corps.
Elles ne s'attendent pas à être surprises par la cavalerie, elles sont formées
en colonnes massives et c'est le désastre... ” .
Comment l'auteur établit-il ce qu'il croit être une grossière erreur de lecture
des cartes par l'Empereur ?
Les cartes montrent que la route de Bruxelles passait derrière la ferme de
Mont-Saint-Jean, à l'est de celle-ci, alors qu'en réalité, elle passait devant
les bâtiments à l'ouest et Bernard Coppens en déduit que :
“ Cette erreur explique le fait que Foy, et Napoléon ont pris la ferme de la
Haie-Sainte pour celle de Mont-Saint-Jean ”. Cette affirmation relève de la
pétition de principe.
Pareille erreur est d'autant plus improbable que l'Empereur avait à sa
disposition, le guide Decoster chargé de répondre à ses interrogations quant à
la configuration du terrain.
L'état major français ne pouvait non plus se méprendre sur le dispositif de
Wellington : un rideau de troupes couronnait les crêtes, en appui de
l'artillerie placée en avant de la ligne.
Les colonnes de d'Erlon avaient pour mission d'enfoncer la position
anglaise en marchant vers le hameau de Mont-Saint-Jean, mais leur objectif
premier n'était pas la prise de celui-ci dérobé à leur vue.
Bernard Coppens tire aussi argument des termes du Bulletin de l'armée : “ Une brigade de la 1ère division du comte d’Erlon s'empara du village de
Mont-Saint-Jean ”
et du discours de Drouot devant la Chambre des Pairs, pour en déduire que
Napoléon a confondu la ferme de Mont-Saint-Jean avec la ferme de la Haie-Sainte.
Ce texte et cette déclaration doivent être replacées dans leur cadre : la
confusion des esprits quant aux circonstances et aux péripéties des combats et
la volonté de présenter sous un jour acceptable, la cuisante défaite du 18 juin.
En fait, les troupes françaises ne réussirent à s'emparer de la Haie-Sainte que
vers six heures du soir et non au moment de la grande attaque du 1er corps.
A fortiori, les troupes françaises n'ont pu s'emparer à ce moment, du
hameau de
Mont-Saint-Jean, bien en arrière de la ligne britannique.
Bernard Coppens utilise également de manière curieuse le témoignage du général
Foy qui, dans une lettre du 23 juin, relatait :
“ L'Empereur s'est placé d'abord sur un pic peu élevé derrière la Belle Alliance...
après la charge de la cavalerie française, il s'est porté à la Haie-Sainte...
”.
Relevant que l'Empereur s'était tenu à Rossomme au début de la bataille et non à
l'arrière de la Belle Alliance, l'auteur en conclut que “
Foy dit Belle Alliance pour Rossomme et la Haie-Sainte pour la Belle Alliance.
Il a donc dû, par suite logique, prendre la Haie.Sainte pour la ferme de
Mont-Saint-Jean et le carrefour de la route et du chemin creux pour le hameau de
Mont-Saint-Jean”. Mais pourquoi en déduire que
“ Napoléon a fait la même erreur et Drouot aussi, et Gourgaud.
Et probalement aussi toute l'armée française ” ?
Si Foy se trompe, rien ne permet d'en inférer que Napoléon et toute l'armée
française aient fait de même.
Les arguments de Bernard Coppens ne justifient donc en aucune manière ses
affirmations péremptoires : “ Il semble
donc évident que Napoléon a pris la ferme de la Haie-Sainte pour celle de
Mont-Saint-Jean et le carrefour de la route de Bruxelles avec le chemin creux,
pour le village de Mont-Saint-Jean où est l'intersection des routes ”. Même
si Napoléon a commis des erreurs à Waterloo, il était encore capable de lire
correctement une carte et malgré les affirmations de l'auteur, on voit mal les
conséquences que ces confusions, à supposer qu'elles aient existé, auraient pu
avoir sur le déroulement de la bataille.
Les “ découvertes ” de Bernard Coppens ne méritent donc guère de crédit même si
sa bonne foi n'est pas en cause.
Mais s'agit-il vraiment de découvertes ou bien l'auteur s'est-il inspiré d'un
ouvrage anonyme : “ The battle of Waterloo... by a near observer ”, publié à
Londres chez John Booth en 1816, dont il cite deux passages qui coïncident
exactement avec la thèse qu'il soutient 5 ?
Jacques Logie