A
un moment où l'opinion angoissée cherchait désespérément des motifs
de consolation et d'espoir, cette trouvaille journalistique eut
un grand retentissement, et allait être le point de départ d'une
légende indestructible.
Le
28 juin, devant l'approche des Alliés, la Chambre des députés travaille
à rédiger une proclamation. "Quand l'armée connaîtra la
volonté du peuple et de ses représentants, elle sera invincible".
Le député Garat, déclarant que l'exemple est le plus bel encouragement
que l'on puisse donner au soldat, demande "que l'on consacrât
ce mot d'un soldat qui dit : "Je meurs et je ne me rends pas".
Un autre député rappelle que le nom du brave cité dans le journal
est Cambronne. Le lendemain, nouvelle embarrassante : on apprend
par un article venant de Bruxelles que Cambronne, au lieu de mourir,
a été fait prisonnier ! Mais la légende avait pris corps.
Ce
qui s'est passé exactement en ces minutes d'une rare intensité,
dans l'épuisement, la rage et la fumée des combats, nul ne pourra
sans doute jamais l'établir avec certitude. Le fait est que le général
Cambronne, probablement blessé à la tête, a été fait prisonnier
et que, jusqu'à sa mort survenue à Nantes le 29 janvier 1842, a
toujours gardé le silence sur le sujet ; alors que d'autre part,
le colonel Hugh Halkett, un Ecossais qui commandait la brigade de
Landwehr hanovrienne a affirmé, jusqu'à la fin de sa vie que, se
trouvant avec le bataillon d'Osnabrück devant un carré de la garde,
et ayant aperçu un officier général ennemi qui se promenait au-dehors
du carré, il lança son cheval, saisit l'officier, qui était Cambronne,
par les aiguillettes, et le ramena prisonnier dans les rangs de
son bataillon, où il le confia à un sergent.
La
gêne causée par la distorsion entre l'histoire et la légende héroïque
allait donner naissance à une autre rumeur : Cambronne aurait répondu
aux généraux anglais d'un mot plus court et plus vigoureux. Mais
ce n'est qu'en 1862 que Victor Hugo, dans « les Misérables »,
osa écrire en toutes lettres qu’au général anglais qui cria « Braves
Français, rendez-vous ! » Cambronne répondit : « Merde
!»
« Dire
ce mot, et mourir ensuite. Quoi de plus grand ! car c’est mourir
que de le vouloir, et ce n’est pas la faute de cet homme, si, mitraillé,
il a survécu. (…) L’homme qui a gagné la bataille de Waterloo,
c’est Cambronne. Foudroyer d’un tel mot le tonnerre qui vous tue,
c’est vaincre. »
Voilà
résumé de façon géniale le succès du « mot » et le secret
du mythe de Waterloo ! Malheureusement, sur le plan de l’enseignement
militaire, l’avenir devait montrer que la recette était un peu maigre…
(voir
la définition du "mot" selon le Dictionnaire de l'Académie,
1798.)
La
publication des Misérables, événement littéraire de l'année
1862, ramena l'attention sur la bataille de Waterloo, provoquant
ainsi une floraison de pseudo témoignages, comme celui d'Antoine
Deleau, un ex-grenadier du 2e régiment, publié (et
probablement arrangé) par Charles Deullin, un journaliste de « l'Esprit
Public » ...
(suite
: le récit de Deleau.)
Voir
: Cambronne
On
trouvera dans "les Mensonges
de Waterloo" une étude approfondie sur "la
phrase (et le mot) de Cambronne" et les manipulations auxquelles
ils ont donné lieu..