Dernière
modification le 14 mars 2005.
La
vérité sur Waterloo ?
Suite à
quelques échanges sur des forums, il m'a paru important de faire
une mise au point concernant la notion de vérité en histoire,
particulièrement en ce qui concerne la bataille de l'histoire.
J'avais pu lire,
en effet : "Bernard Coppens n'a aucunement le monopole de la
vérité".
:-)
Je n'ai jamais prétendu
détenir aucun monopole, surtout dans le domaine de la vérité
!
Autre affirmation qui revient avec une régularité désespérante
: "il n'existe pas de vérité en histoire",
ou du moins "on ne pourra jamais connaître la vérité".
Il existe bien une
vérité, le problème se situe au niveau de la perception
de cette vérité.
Il y a une infinité de choses que nous ne saurons jamais, par contre,
il existe des faits vérifiables et reconnus, sur lesquels la majorité
des gens s’accordera. Mais évidemment, on peut tout mettre en doute,
(c’est parfois un exercice salutaire. La tour Eiffel se trouve-t-elle
à Paris ? On ne saura jamais…)
Pour Waterloo, je ne prétends pas avoir trouvé LA vérité.
Je n’y étais pas, et les témoignages sont en effet, assez
contradictoires.
Par contre, je crois que je peux dire (et revendiquer) que j’ai découvert
une vérité démontrable :
l’histoire de la bataille de Waterloo est fondée sur des données
fausses, qui n’ont jamais été soumises à une critique
rigoureuse.
Napoléon a écrit trois récits différents sur
la bataille.
Ca, c’est un fait. Une vérité vérifiable. Ils existent
tous les trois, on peut les consulter, les tenir en main, les lire.
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Campagne
de 1815, publié sous le nom du général Gourgaud |
Mémoires
pour servir à
l'histoire de France en 1815 |
Une autre vérité
vérifiable est qu’ils présentent de grosses différences
entre eux. Ils ne racontent pas la bataille de la même façon.
A propos du moment où Napoléon a appris l’arrivée
des Prussiens, à propos de la position du 6e corps, par exemple,
on a des versions entièrement différentes et inconciliables.
Donc, soit Napoléon s’est trompé de bonne foi, parce qu’il
était distrait, ou indifférent, soit il a sciemment modifié
la présentation des choses, et il a donc "arrangé"
l’histoire.
Si on accepte la première hypothèse (peu vraisemblable),
on est en droit de se poser la question : lesquels des récits sont-ils
faux ? à quel moment Napoléon n’était-il plus dans
la plénitude de la possession de ses facultés mentales ?
En juin 1815 ? Dans ce cas, bien des problèmes historiques trouveraient
leur solution. Il aurait donc dit la vérité à Sainte-Hélène,
et il n’y aurait donc plus de raison de mettre en doute son récit
de 1820. Oui mais, dans ce cas, il aurait du avouer qu’il s’était
trompé en 1815, et il ne le fait pas… Donc, on ne peut pas lui
faire confiance sur son récit de 1820 non plus.
Personnellement, je ne prends pas Napoléon pour
un naïf. C’est une des plus grandes intelligences politiques de l’histoire.
Pour lui, tout est politique. La vérité en tant que telle
ne l’intéresse pas. Ce qui compte, c’est l’impact que peut avoir
un récit au moment où il le rédige, et au moment
où il sera lu.
Il dit la vérité dans la limite où elle peut lui
servir, (dans tout discours politique, il faut qu’il y ait une part de
vérité à la base, évidemment).
Nous savons par le témoignage de son secrétaire Fleury
de Chaboulon (voir un extrait de son témoignage)
que pour le bulletin de l’armée, dicté
à Laon le 20 juin, il a voulu « dire toute la vérité
à la France ». A ne pas prendre au pied de la lettre,
bien sûr. Napoléon est battu, mais pas abattu. Il n’a pas
abdiqué le pouvoir. Donc son récit a une portée politique
: "nous avons essuyé un revers, ça peut arriver,
mais ce n’est pas de ma faute ; la situation est grave mais pas désespérée,
il faut se ressaisir, donnez-moi les pleins pouvoirs et on va réparer
tout ça".
Donc il raconte la bataille comme elle s’est passée (il y a 60.000
témoins qui rentrent en France en même temps que lui), sans
déguiser l’ampleur du désastre. Mais il est normal, à
la fois sur le plan humain et sur le plan politique que, s’il est conscient
d’une faute qu’il a pu commettre, il ne va pas la clamer, pour ne pas
affaiblir le capital confiance dont il a encore besoin pour continuer
la lutte.
Voilà le contexte
dans lequel a été dicté le bulletin, qui est le premier
récit complet sur la bataille de Waterloo publié en France.
C’est donc un document capital. A lire et à relire sans cesse,
en tentant de se mettre au niveau de celui qui l’a rédigé
(enfin, je veux dire, à sa place, parce que son niveau, c’est un
peu élevé…).
Après, il y a les récits de Sainte-Hélène.
Ici, le contexte est tout différent. Napoléon reste toujours
LE plus grand politique. Ce n’est pas un vulgaire général
à la retraite qui dicte ses mémoires pour passer ses soirées
et se rappeler le bon vieux temps. Il est l’Empereur Napoléon,
et toute l’histoire de ses démêlés avec Hudson Lowe
le prouve. Il est le fondateur d’une dynastie. Et il fera tout pour que
sa dynastie revienne au pouvoir.
Sur quoi est fondée la légitimité du pouvoir qui
lui a été confié, et qu’il a perdu à la suite
de revers militaires ? Sur sa supériorité, sur son génie.
Il lui faut donc, pour lui, pour son fils, pour sa dynastie, démontrer
que ses revers militaires, que Waterloo surtout ne sont pas dus à
un affaiblissement de sa supériorité et de son génie.
Or, si ses qualités physiques ont pu décliner à la
suite des fatigues de la guerre, sa prodigieuse intelligence, elle, est
restée intacte. Et il dispose maintenant de données dont
il ne disposait pas au moment où il a rédigé le bulletin
: il a pu prendre connaissance de tout le dispositif, du plan de campagne,
et même des erreurs de ses adversaires. Avantage inappréciable
pour un génie tel que lui. Et il ne fera pas faute de s’en servir.
De plus, cerise sur le gâteau, il est doué d’un véritable
génie littéraire. Quand il écrit, par exemple :"la
forêt de Soignes apparaissait comme un incendie ; l'horizon était
resplendissant du feu des bivouacs, le plus profond silence régnait",
ou "la terre paraissait orgueilleuse de porter tant de braves",
c’est stupéfiant. On dirait du Hugo. Qui voudrait douter des paroles
de quelqu'un qui écrit comme ça ? Le lecteurest emporté
par le récit, il voit la scène, elle se grave dans l’esprit,
il vibre, et… l’esprit critique est anesthésié.
La puissance, la magie du verbe de Napoléon sont
tels que, après la publication des œuvres de Sainte-Hélène,
ce sont les récits de Napoléon qui seront la base, la trame
et même l’étalon vérité de tous les récits
et toutes les études sur Waterloo.
Si un témoignage est en contradiction avec les Mémoires,
c’est le témoignage qui est écarté comme non fiable,
puisqu’il ne s’accorde pas avec ce qui est devenu l’histoire officielle,
sacro-sainte (et le mot n’est pas trop fort, puisque Vaulabelle, par exemple,
écrit qu’il emprunte religieusement les passages de Napoléon.
Même le critique le plus sévère de Napoléon,
Charras, reprend mot à mot la description
du dispositif et de la mise en place de Napoléon.).
L’Anglais Siborne, par exemple, la bible des Anglo-saxons, reprend littéralement
des Mémoires de Napoléon tout l’épisode
de la découverte des Prussiens sur les hauteurs de St Lambert,
de la capture du hussard prussien, du détachement de Domon et Subervie,
du déplacement du 6e corps, et il le raconte en style direct, comme
si il y avait assisté lui-même. Il n’y a qu’une petite note,
p. 245, qui signale que, d’après les témoignages prussiens,
la cavalerie de Domon et de Subervie n’a pas bougé au moment où
Napoléon le prétend ; et quant au déplacement de
Lobau, il observe dans la même note que, d’après les observations
des Prussiens et des Anglais « this is decidedly incorrect.
»
Mais ces éléments ne suffisent pas pour que Siborne mette
en doute le récit de Napoléon, qui continue à faire
la trame de son récit. D’ailleurs, pourquoi pas ? Il est unanimement
admis que la bataille de Waterloo est une énigme, et l’on continue
donc, d’un commun accord, à travailler sur les mêmes bases.
Si elle n’était plus énigmatique, ce ne serait plus Waterloo.
Pour le même épisode de l’approche des Prussiens, si on consulte
par exemple le livre de J. Logie, « La Dernière Bataille
» (1998), on trouve à la page 137 la version de Napoléon,
intégrale, avec trois références seulement, mais
toutes trois puisées à la même source : Mémoires
historiques de Napoléon 1815, page 143, page 148, page146 !
Alors que cette version, qui ne s’accorde ni avec le terrain, ni avec
la montre, est en contradiction formelle avec les témoignages anglais
et prussiens, mais aussi avec de nombreux témoignages français,
comme ceux de Durutte, de Combes-Brassard,
de Janin, de Dupuy… il
ne reste que la version de Napoléon. Tout le reste est balayé.
Et le mystère demeure. La bataille de Waterloo est une énigme,
écrivait Hugo…
Donc, la conclusion
à laquelle je suis arrivé est celle-ci : toute l’histoire
de la bataille de Waterloo est basée sur des données fausses,
élaborées avec habileté et finesse par un des plus
grands génies de l’histoire.
Par contre, nous disposons de trois récits successifs et différents
de Napoléon :
Si on les analyse,
si on les compare entre eux, ce qui n’a jamais été fait
auparavant, on a une chance de percer le mystère de Waterloo. Et
le bulletin du 20 juin 1815, négligé
par les historiens, est probablement celui qui contient la plus grande
part de vérité.
Mais il ne correspond pas à la topographie du champ de bataille...
Et si l’explication
était que Napoléon s’était trompé sur le champ
de bataille ? Vérification faite : la carte présente une
erreur de gravure au niveau de Mont-Saint-Jean. Ca, c’est une vérité
démontrable, c’est un fait (je la mettrai prochainement en ligne).
D’autre part, le terrain est particulièrement trompeur : le comte
de Ferraris, qui a levé la carte l’avait noté dans ses commentaires
:
" ... les
éminences, les ravines, les eaux, les chemins creux et les habitations
entourées de haies et de vergers qui en constituent le local, sont
favorables aux opérations de l'infanterie, qui pourrait y être
soutenue par de la cavalerie en flanc et dans les intervalles des bataillons,
sur des campagnes rases ; cependant avec cette précaution de ne
l’y faire avancer vivement, qu'après avoir reconnu de près
les obstacles contre lesquels on risquerait de heurter et qui dans l'éloignement
se dérobent à la vue et même font illusion."
(Mémoire concernant la feuille F8 de la carte de cabinet des Pays-Bas
Autrichiens "dont le lieu principal est Braine la Leud au duché
de Brabant" - 1778.)
Si le caractère
trompeur d’un terrain est subjectif et relatif, la note de Ferraris, elle,
est bien réelle.
Peut-on alors tenir pour une vérité absolue que Napoléon
s’est trompé en lisant la carte ? Absolue, non. Mais à partir
de là, un grand nombre de mystères trouvent leur explication,
un grand nombre de témoignages qui étaient incompréhensibles
retrouvent un sens.
A la base de tout travail historique sérieux, il y la critique
des sources. Cela n’avait jamais été fait de façon
approfondie pour Waterloo, peut-être parce qu’il s’agit d’histoire
militaire. Et l’histoire militaire est (trop) longtemps restée
entre les mains des militaires, pour qui le respect de l’autorité
et de la tradition sont des valeurs primordiales (peut-être de façon
légitime : vous imaginez une armée dans laquelle on cultiverait
l’esprit critique ? :-o)
Donc, pour me résumer,
je ne prétends pas détenir LA vérité, ni le
monopole de la vérité. J’ai constaté une erreur de
méthode historique et j’ai attaqué le problème sous
un autre angle.
(a
suivre)